Jacques Rhéaume

De ses propres mains

On s'attend à retrouver un professeur dans son bureau, dans sa classe, voire dans une salle de conférence. Il faut habituellement penser à un professeur d'enseignement spécialisé pour l'imaginer au garage, dans la cuisine, au laboratoire. Pourtant, il ne faudrait pas se surprendre de retrouver le professeur dans son studio, entouré d'outils et de technologies vouées à l'apprentissage. Dans un univers technologisé, et c'est là le paradoxe, l'enseignant à tous niveaux doit mettre la main à la pâte et ne pas se contenter de manuels, de cahiers et de sites préparés par autrui. Un professeur est désormais aussi un bricoleur d'artefacts d'apprentissage surtout qu'avec l'informatique et les autres technologies associées, les capacités d'autoréalisation augmentent plus vite que l'acquisition de la compétence professionnelle. Bref, il est plus facile d'imprimer des notes de cours que de devenir imprimeur. Dans ce contexte, la vie intellectuelle est encore porteuse de valeur mais elle ne suffit plus. Les mains outillées doivent aussi servir à concrétiser l'enseignement. Je vous présente donc le studio ou l'atelier comme lieu de travail du professeur quand il n'est pas en mode d'écriture ou de communication. Mais d'abord l'anecdote d'amorce.

Plâtre - marteau - peinture - homo erectus - microphone

Un jour je m'aperçois que mon directeur de recherche a le pouce dans le plâtre. Il m'avoue bien humblement qu'il n'est pas bricoleur, que la première rangée de nuages, c'est pour lui le plancher des vaches, et que, pour une fois, il vient de s'aventurer à placer un crochet au mur pour suspendre une peinture, puisqu'il appréciait les arts à défaut d'être artiste. Hélas, c'était son premier clou et il a mis sur le marteau toute la puissance dont il était capable et toute la maladresse dont témoignait son incompétence. Après cet aveu, il me demande de contribuer à réparer les dégâts matériels. Vraiment un gros trou dans le mur. Une visite pour le plâtre, une autre pour la peinture et une troisième pour placer le crochet et suspendre le cadre, un jeu d'enfant.

Pourtant, les mains autant que le cerveau, l'œil et l'oreille contribuent à faire de l'homme un être intelligent, savant et actif. Un peu de paléontologie suffit pour apprendre que l'homo erectus a réussi à dégager ses pattes avant, à élever son regard et à dégager sa bouche des tâches de morsure et de transport. Ces conditions favorables ont contribué à l'élaboration du langage, activité fondamentale de communication et de savoir chez les humains, un préalable à l'écriture. L'aberration survient quand on porte toute son attention sur un sens et qu'on en néglige un ou plusieurs autres. Un intellectuel, un orateur, un écrivain, peut trouver facilement des raisons pour négliger l'habileté relative à l'usage du tourne-vis et du marteau, par exemple. Dommage. Il faudrait de temps en temps utiliser tout ce qui se trouve dans le coffre à outils. Or ce coffre peut remplir tout un atelier, tout un studio.

De tous les outils, celui que je préfère, c'est le microphone. L'homo erectus s'est dégagé les mains et libéré la bouche. Il peut parler. Mais pour parler simultanément à plus d'une centaine de personnes, l'organe ne suffit plus, il faut l'amplifier. La chaîne sonore « spatiale » comprend alors le microphone, l'amplificateur et le haut-parleur. La salle de conférence en témoigne. Pour parler à distance, on a la radio. Pour conserver la parole dans le temps, on a l'enregistrement de la cassette ou du CD. Voilà une tâche à réaliser en studio. L'espace et le temps sont les paramètres incontestables de toute la conscience humaine. Même l'imagination et les hallucinations utilisent ces paramètres incontournables. L'atelier du professeur comprend des vis et des petits outils mais surtout un studio où l'électronique, le numérique et l'informatique entrent en action. Je viens ainsi d'expliquer le logo du studio soit le fer à souder, signe de la main à l'électronique et le microphone, signe de la main à la parole et au savoir partagé dans l'espace et dans le temps. On pourrait ajouter la souris en autant qu'on lui fait dire qu'elle représente tout le phénomène de la numérisation et de l'autoréalisation.

Environnement de puissance, lieu d'autoréalisation

Le bricoleur est réputé se servir des vis, des clous et des matériaux nécessaires aux diverses constructions. Le professeur-bricoleur utilise cela aussi mais il y ajoute volontiers l'environnement de l'électricité et de l'électronique, un monde fascinant où l'énergie vient multiplier les forces humaines. Presque tout l'outillage existe maintenant dans une version électrique de la brosse à dents en passant par le tourne-vis jusqu'à l'enseigne lumineuse. À cette puissance on est en train d'ajouter le monde fascinant de l'informatique et de l'information. Cela constitue un environnement de puissance à maîtriser, ne serait-ce que pour en saisir le sens et en prévoir la portée. Utiliser et maîtriser l'électronique correspond tout à fait au concept de compétence transversale dont on se gargarise de nos jours en éducation. La technologie dans tous ses aspects impose la spécialisation professionnelle mais suppose la compréhension et le partage par le plus grand nombre de leurs avantages et de leurs inconvénients. Le professeur devient un pontife, il doit faire des ponts entre les technologies et transférer au monde de l'éducation les technologies essentielles, quitte à passer par les technologies originales et à passer lui-même pour un original.

Je n'étais pas pour me priver, pour me limiter à un environnement de recherche traditionnel ou même moderne mais spécifique comme l'informatique, je me devais de m'intéresser à tout ce qui contribue à l'enseignement, à l'apprentissage, à la communication. Le studio permet de travailler en marge des sentiers et des territoires usuels. « L'herbe est toujours plus verte juste sous la clôture », dirait la vache. Le studio permet d'expérimenter, de réassembler, de rejeter des artefacts d'apprentissage simplement en explorant l'outillage professionnel au risque de découvrir dans cette périphérie une pertinence pédagogique. Le studio permet de prévoir quelques uns des nouveaux rôles du professeur dans le contexte des technologies actuelles. Ces réalisations correspondent au phénomène « desktop ». Je préfère parler d'autoréalisation pour désigner tout ce que la technologie me permet de faire avec une allure quasi professionnelle, à coût minime. Le dessus de bureau est déjà une métaphore, le studio est plus proche de la réalité souhaitée. Par exemple, pour réaliser un CD d'accompagnement d'éléments d'exposition, l'ordinateur est utile mais l'ensemble du studio d'enregistrement demande de l'espace. Le microphone n'est plus un périphérique de l'ordinateur, c'est l'ordinateur qui devient un outil comme les autres à côté de la console de son, des moniteurs, des claviers, etc.

Allons-y pour un second exemple. Pour réaliser des enseignes à portée éducative, pour compléter une exposition, le graphisme informatisé permet de réaliser des choses en papier sur le dessus de bureau mais c'est insuffisant. J'y ajoute le découpeur de vinyl. L'autoréalisation de lettrage adhésif est satisfaisante, attrayante et utile. Le professeur devient lettreur, il l'était déjà avec les tableaux en classe, ensuite avec les présentations projetées en Power Point, maintenant il le devient avec les posters et les enseignes. L'enseigne pédagogique arrive donc après le manuel pédagogique, le CD pédagogique, le jeu pédagogique, le logiciel pédagogique. Pour cela il faut un studio pédagogique, un atelier, voire un loft. À une époque où les médias aiment parler des « making of », des « derrière les coulisses », il faut se dire que le studio est précisément le lieu d'élaboration de ce qui se passe dans le reste du « loft du prof », avant que tout cela se passe directement dans l'école ou l'université. Après la photocopieuse et l'imprimante, pourquoi pas le découpeur de vinyl!

Le studio-atelier est l'endroit de créativité le plus occupé par le professeur. Derrière chaque artefact, on retrouve la technologie appropriée. Si vous avez le goût de demeurer un petit peu dans les coulisses du studio, il faut maintenant s'interroger sur les technologies derrière les artefacts.