Le rayonnement personnel en réseau

Jacques Rhéaume 


Les manières d'aborder l'étude de la personne sont multiples. Chaque domaine des sciences humaines en représente une facette plus ou moins longue. Loin de négliger l'un ou l'autre de ces aspects, on se propose plutôt d'en proposer un nouveau s'intéressant au rapport entre la personne et la technologie. L'effervescence actuelle des technologies de l'information et de la communication a connu un second souffle de développement quand la dimension de la personne a été abordée. On se souvient que certains visionnaires avaient prédit à tort que les États-Unis n'avaient pas besoin de plus de quelques ordinateurs mais que presque au même moment, certains aventuriers avaient proposé l'ordinateur Apple au grand public. Ce fut un succès. Cet élan vers l'ordinateur petit, abordable et personnel s'est ensuite répété et répandu définitivement avec le « personal computer » d'IBM. Puis vinrent les réseaux, les courriels et les autres technologies de communication qui ont alimenté ce nouveau besoin qu'est l'ordinateur personnel. Il est donc indéniable que dans les milieux où la technologie de l'information et de la communication est abordable, elle devient incontournable. Tout comme l'outil est une prolongation d'un sens humain, on croit que les technologies de l'information, notamment avec les réseaux, peuvent devenir une prolongation ou une diffusion de la personne.

Les manières d'aborder l'étude du rapport entre la personne et la technologie sont multiples. On peut en rappeler quelques unes. Avant tout, il faut mentionner l'interface, cette manière qu'ont l'humain et la machine de se rencontrer. L'interface n'est que compromis ou interprète. La machine s'adapte aux sens humains, d'une part, (lampe-témoin, écran, haut-parleur, clavier, souris, microphone, caméra, tout ce qui passe en plus par l'intermédiaire du papier, etc.) et aux modes de représentation et de signification traditionnels et spécifiques, d'autre part (écriture, images, icônes, réalité virtuelle, audio-vidéo). Sans s'intéresser à l'interface, on retient cependant dans cet essai les modes de représentation et de signification. Après l'interface, vient l'interactivité, cette capacité qu'a l'humain d'agir par la technologie ou l'inverse. Cette capacité est essentielle mais elle n'intervient pas particulièrement dans le sens du rayonnement personnel dont on s'apprête à traiter, sauf peut-être pour l'accès à ce rayonnement qui est interactivement rendu disponible. La convivialité est déjà une caractéristique plus subtile. Elle traduit l'amitié entre l'homme et la machine, une façon de dire que la technologie s'adapte aux habitudes humaines par ses routines et ses métaphores adaptées et simplifiées. La convivialité est certes proche de l'humain mais elle ne va qu'indirectement contribuer à expliciter le rayonnement personnel qui nous préoccupe dans ce texte. On pourrait continuer à énoncer divers rapports entre l'homme et la machine en regardant les divers paramètres d'un ensemble de logiciels mais cela ne nous conduirait pas nécessairement bien loin sur le chemin du rayonnement personnel que suggèrent les réseaux.

En s'éloignant quelque peu des caractéristiques immédiates de la technologie, on attribue (de Kerckhove, 1998) deux propriétés aux réseaux : l'hypertextualité et l'interconnexion. L'hypertextualité permet de réticuler toute forme de texte ou de message sous divers supports pour en créer un réseau unifié par des liens et représenté par une carte sémantique ou un autre mode de représentation. Dans le sens de l'information, l'hypertexte désigne les informations explicites énoncées par leur auteur. Cette caractéristique est très importante pour notre propos car tout rayonnement doit émaner comme expression de son « être-centre-personne ». L'interconnexion complète le tableau de la technologie en permettant à ceux qui sont reliés, et en excluant hélas ceux qui ne le sont pas, d'avoir accès à cette diffusion ou à ce rayonnement personnel.

On comprend que les technologies fournissent un ensemble de potentialités dont quelques unes vont laisser leur marque dans presque tous les modes d'expression. Si chaque personne est nominalement unique, comme l'enseigne la philosophie, il faut s'attendre à ce que l'expression de chaque personne soit spécifiquement formulée par et pour cette personne. Sous cet angle, la technologie prend sa place sans plus. Elle est obligatoire et essentielle mais elle s'estompe quand elle est bien assimilée, ce qui n'est jamais acquis pour bien longtemps. Même avec un simple crayon, je pense à la technologie quand la mine casse, alors que dire dans un environnement informatisé, il y a bien des occasions de croire que la « mine casse » de temps à autre. Pour notre propos, il faut dépasser tout cela et s'imaginer en contexte de fonctionnement technologique idéal et de compétence personnelle bien assimilée. Dans cette lignée seulement, le réseau peut être envisagé comme « lieu rayonnant » * (d'autres diraient lieu virtuel, cyberlieu, lieu artificiel, etc.) d'expression et de communication d'un rayonnement personnel.

Pour parvenir à énoncer ce que serait un lieu rayonnant, il faudrait faire l'inventaire des sortes d'artefacts, des documents, des témoignages et des récits qui de nos jours manifestent des formes embryonnaires de rayonnement personnel. Un exemple peut aider à spécifier quelques catégories requises. Au moment d'écrire ces lignes, un cycliste de Québec vient de remporter sa première course aux États-Unis. La télévision est rendue chez ses parents où sa mère montre des photos de son fils à divers âges avec divers vélos. On voit aussi des médailles, des trophées en plastique, des cassettes du «Tour de France », tout cela proposé dans un discours accompagnateur affectueux. À l'autre bout du continent, on voit la reprise de la fin de la course, l'interview du gagnant qui raconte son exploit et ses projets et qui reçoit l'appui de son entraîneur qui entrevoit à son tour un certain avenir pour son protégé. Enfin, on donne une adresse de courriel pour féliciter le cycliste. Fin de l'exemple. Mais innovation médiatique oblige, c'est aussi la fin du rayonnement du moins tant qu'il n'y aura pas d'autres événements gagnants. J'oubliais le petit retour du lendemain à la télévision avec l'arrivée du fiston et ses larmes à l'aéroport. Mais là c'est bien fini pour les journalistes et leurs médias. On passe à autre chose. Cet exemple éphémère dans son épiphanie démontre un certain nombre de traits de la personnalité de ce jeune cycliste, mais comment conserver ces traits si on voulait garder trace publique de ce personnage-événement. La plupart des médias sont partiels et passagers. Le chercheur d'emploi mise sur un CV limité dans sa diffusion à ceux à qui il l'envoie et encore plus limité dans ses chances d'être lu. L'artiste se compose un portfolio où on ajoute au CV et aux réalisations, des témoignages de reconnaissance à diverses époques. La diffusion du portfolio est intéressante en contenu mais elle est souvent réservée aux artistes que l'on veut bien promouvoir. Lorsqu'une bonne partie de la vie active est terminée, certains écrivent leurs mémoires, d'autres se font même faire des biographies plus ou moins autorisées mais ces longs textes servent bien plus souvent à l'histoire qu'à la promotion et diffusion des talents. On devine la solution, la rayonnement personnel pourrait passer par le réseau Internet et accompagner chaque personne qui réalise des choses, et notamment les enseignants. Cette révélation en réseau, connue dans sa version abrégée comme « page web personnelle », ne peut-elle pas être trompeuse?

Dans la série des nouveaux problèmes que suscite l'Internet, l'identité de l'auteur ou de l'intervenant figure au premier plan. « Sur Internet, personne ne sait que tu es un chien ». Ce slogan est répété mais il synthétise assez bien la désarticulation entre la personne réelle et son avatar en réseau. Les récits de « coming out » où les personnalités et les vies sont entièrement transformées préoccupent tous ceux qui traitent des MUD. On peut tout aussi facilement jouer à l'anonymat, à la substitution de personnes, à la tromperie, à l'ambiguïté (Il y a deux Jacques Rhéaume comme professeurs universitaires dans le milieu québécois. Mon propre fan club s'est au moins une fois rendu à une conférence de mon homonyme! Dans les bibliothèques, nous sommes unifiés bien souvent. À deux, quel bon dossier mais si l'autre était un moins que rien? Les deux en souffriraient) En somme, le réseau est tellement ouvert que l'intervenant doit laisser des traces de son authenticité, s'il désire bien assurer la relation entre sa personne et son expression en réseau. La méprise potentielle ne doit pas cependant nous empêcher de profiter de ce rayonnement personnel.

Lieu rayonnant

L'aura de rayonnement d'une personne dont on parle se rend disponible dans ce qu'on appelle communément la « page web » dans son expression minimale et neutre et « site » dans son expression générale. Si le terme « domaine » n'avait pas un sens technique précis, il conviendrait très bien. En pratique, les termes de page, site ou domaine ont peu d'importance pour décrire ce lieu de rayonnement en autant qu'on y retrouve un certain nombre de caractéristiques pertinentes. Dans le tableau qui suit, on reprend donc les caractéristiques déjà proposées. On comprend que même si l'affichage personnel sur Internet est plus accessible que bien d'autres modes de publicité ou de publication, il reste que ce sont les gens dont la profession comprend une dimension communicationnelle qui sont davantage susceptibles de s'adonner à un tel affichage comme mode de rayonnement légitime du moins dans leur communauté d'intervention.

Caractéristiques d'un « lieu » de rayonnement

Sujets-auteurs potentiels: enseignants, chercheurs, artistes, professionnels, etc.
Identité et authenticité: relation entre le qui (auteur) et le quoi (contenu publié)
Expression personnelle, spécifique.

Destinataires: personnes en lien avec le sujet-auteur du lieu, personnes intéressés par les thèmes développés.

Contenu: résumé, exploits, témoignages, échantillons, traits personnels, portfolio
Hypertextualité du contenu: dossiers variés
Représentation et signification prolongeant le sujet-auteur
Cartographie sémantique du contenu

Média: site Internet avec permanence du lieu
Accessibilité et disponibilité sur le réseau Internet.
Les techniques et les logiciels utilisés importent peu.

Caractéristiques

En guise d'explicitation, on reprend ici les éléments du tableau des caractéristiques d'un « lieu » de rayonnement. Les sujets-auteurs de tels lieux de rayonnement doivent d'abord œuvrer dans des domaines où la communication a son importance. Personne n'est exclu mais on s'attend à retrouver des enseignants, des politiciens, des artistes et autres personnages qui acceptent de se faire connaître sous une dimension publique. Ces lieux ne se développent pas d'eux-mêmes et l'initiative ne saurait venir de quelqu'un d'autre que le sujet lui-même. Tout au plus, peut-on retrouver certains lieux développés par des auxiliaires qui les élaborent au moins indirectement sous l'initiative du sujet-auteur lui-même. Puisque c'est l'auteur qui s'exprime, il ne se fait pas critique de son œuvre, le lecteur doit se le rappeler, mais en même temps, il revient à l'auteur à laisser dans son lieu de rayonnement des indices de son authenticité ou de la relation entre sa personne et ce lieu. Il n'y a pas de recette pour établir ce lien d'authenticité mais une adresse professionnelle, un lieu physique de rencontre, une publication en papier sont autant d'indices subtils qui laissent bien voir que l'auteur désigné correspond bien à la personne car un lieu de rayonnement anonyme ou pseudonyme aurait peu de sens sauf si ce pseudonyme est un nom d'artiste homologué par ailleurs.

Toutes les personnes intéressées à « visiter » ces rayonnements, appelées destinataires dans un schéma de communication, pourraient spontanément aboutir en ces lieux mais en pratique, certains indices de référence ou de trouvaille incitent préalablement tel lecteur à mieux connaître tel sujet-auteur. Ce pourrait être l'étudiant qui désire mieux connaître son professeur ou la personne intéressée par un sujet qui découvre telle personne ou tel point de vue exprimé par cette personne. Les lecteurs parviennent aussi à un lieu par une série de liens qui d'un sujet à l'autre conduit à tel lieu pertinent. D'autre fois, les lecteurs potentiels recherchent des thèmes spécifiques et les engins de recherche les conduisent vers des lieux qu'ils apprennent à apprécier. En ce sens, on fait un peu la même chose en bibliothèque quand on recherche par titre ou par auteur. On comprend que l'intérêt pour un lieu de rayonnement dépend de la sorte de relation entre ce destinataire et le sujet-auteur: relation d'enseignant à étudiant, de professionnel à la recherche de perfectionnement, de simple trouvaille passagère, etc.

Que place-t-on dans un lieu de rayonnement, quel est son contenu? Une publication de promotion ou d'expression. Probablement les deux. Si une idée est trop embrouillée, on ne la propose pas mais si une information ou une idée prennent une certaine forme qui pourrait être originale, alors il ne faut pas hésiter. Dans l'abondance des réseaux, la sélection se fait à un autre niveau. À chacun de se faire éditeur avant de se faire lecteur. Personne ne voudra tout lire mais dans les limites du bon goût, personne ne voudra être privé d'une lecture potentielle car le lieu est comme un jardin où récolte qui veut et ce qu'il veut. Le lieu peut viser des destinataires précis. Par exemle, je peux m'adresser à des étudiants gradués et décrire le profil qui me convient et mes habitudes en termes d'exigences. Le lieu doit le plus souvent proposer des catégories ou des cartes d'orientation. La bonne table des matières a toujours sa place. Le lieu peut attirer l'œil ou l'oreille par des designs de présentation qui ne doivent pas par leur éclat cacher le peu de substance qui s'y trouve sousjacente. Une façon simple de créer de l'intérêt est de procéder à la mode hypertexte, en multipliant les ports d'entrée et en séparant les unes des autres les facettes thématiques. Le lecteur parviendra plus facilement à un sous-lieu désiré ou contournera plus facilement ainsi les sous-lieux non désirés. De toutes manières, il faut éviter de reproduire des chapitres de livres où la linéarité régnait. S'il faut présenter un long document en réseau par commodité de diffusion, il faut aussi rendre disponible une version imprimable car le lieu a beau être intéressant à l'écran, l'attention accordée à un même lieu est bien moindre à l'écran qu'en papier. Le concept de lieu de rayonnement est en évolution et c'est bien davantage par l'exemple que par la description qu'il sera possible de le reconnaître tout en se souvenant que ce qui intéresse une personne n'intéresse pas toujours le voisin. Par exemple, on peut apprécier mes propos éducfatifs et technologiques sans manifester d'attrait pour mon expertise en pneumatique et en animatronique pour donner vie à des machines ou pour susciter des événements spectaculaires.

Les médias des lieux de rayonnements sont avant tout textuels ou mieux hypertextuels, ce que le réseau permet de réaliser très économiquement. Tout en conservant cette réticularité, les hypermédias permettent de plus en plus d'ajouter des dimensions sonores et visuelles. Les technologies sont là pour supporter la création de ces rayonnements. Quand elles deviennent disponibles autant pour l'auteur que le lecteur, on peut les utiliser sinon il vaut mieux se limiter à des approches accessibles au plus grand nombre. De toute manière, il y aura toujours des grandes proportions de la population mondiale qui n'auroont jamais accès à ces rayonnements, par l'absence de moyens et de la disponibilité, par l'étrangeté de la langue, par l'absence d'opportunité, par la censure extérieure. Cela ne doit pas cependant nous paralyser dans l'action.

Adieu page web ou CV trop sec, il ne faut pas attendre, on peut désormais publier et partager ses trésors et ses trouvailles, le vrai rayonnement. En guise d'exemple mais pas encore de modèle, tous les sites qui portent l'empreinte de cet auteur sont en quelque sorte un rayonnement.

Un genre à élaborer

La compétence personnelle et la disponibilité technologique sont des préalables à toute expression dans un lieu de rayonnement. Malgré ces acquis, des habitués à l'écriture sur réseau peuvent encore rencontrer le phénomène de la page blanche électronique. Comment commencer. Le genre à élaborer emprunte sûrement à l'hypertexte avec ses nœuds d'informations multiples et ses liens. On ajoute immédiatement à ces micromessages des cartes et des sentiers. La cartographie sert à observer l'ensemble du rayonnement disponible ou même à venir et les sentiers fournissent des approches ou des parcours permettant de sauter aux endroits de pertinence. Cette approche textuelle basée sur la page dans l'espace se complète avec des médias supplémentaires audiovisuels qui se déroulent dans le temps. Une conférence, une communication, un tutorat sonore peuvent s'ajouter au scriptovisuel initial. Et si on sort du réseau, alors on peut entrevoir toutes sortes d'artefacts, de kiosques, de CD et DVD, de représentations.

Pour bien spécifier un lieu de rayonnement, rien ne vaut une métaphore d'orientation. Pour ma part, j'ai choisi le loft donc chaque partie conduit à un type d'activité que je pratique: la lecture, l'écriture, l'expression en kiosque d'exposition, la conférence ou l'enseignement, l'enregistrement audio et vidéo, le laboratoire d'idées concrètes. La visite d'un tel lieu de rayonnement laisse voir que je m'intéresse à la pédagogie, à la religion, à la technologie, au bricolage, à l'électronique, à l'écriture et à la lecture. La métaphore a l'avantage de ne pas cadrer trop facilement un genre d'activité. Le mélange des modes d'expression est plus flexible dans le loft. Par exemple, je peux préparer un jeu pédagogique pour le secondaire mais les activités qui conviennent à un projet pédagogique peuvent aussi servir avec des personnes plus âgées qui préparent une fête pour le centenaire de leur paroisse. Je privilégie une vision générique des projets.

Il y a assez peu de dangers que d'autres copient intégralement mon approche car les gens qui s'intéressent à la fois à la pédagogie, à la technologie, à la pneumatique, aux sectes, à l'enregistrement sonore et à la Bible sont peu nombreux. Donc leur loft ne devrait pas ressembler beaucoup au mien. Or c'est précisément ce en quoi consiste un genre. Les catégories sont de même nature mais chacun le crée et l'écrit à sa manière. Le plaisir par la suite c'est d'apercevoir des indices qu'on est surveillé ou lu. Désormais les bons étudiants disposent de moyens pour mieux connaître leur professeur, ils inspectent son lieu de rayonnement et l'apprentissage n'en est que plus profond.

 

* Le rayonnement est utilisé dans les fonctions universitaires pour désigner des activités ou des participations qui dépassent le cadre obligé de l'enseignement et de la recherche. Tout comme le rayonnement solaire n'enlève rien au soleil mais nous permet de profiter de ses propriétés, le rayonnement personnel devrait nous permettre de connaître, voire de partager, certains traits personnels notables et pertinents de ceux et celles qui profitent de ce type de rayonnement.